Hygge : le bonheur à la danoise

Depuis que le royaume du Bouthan a annoncé qu’il refusait la dictature du Produit National Brut et de la croissance économique à tout prix et qu’il proposait de mesurer à la place le Bonheur National Brut, le bonheur est devenu un sujet si sérieux qu’il a nécessité la création par l’ONU d’un programme de recherche, le Global Happiness Council, dans le cadre duquel des experts étudient et mesurent le bonheur et le bien-être mondial et identifient des bonnes pratiques. Quels sont les pays où l’on est le plus heureux ? C’est à cette question que répond le World Happiness Report, rapport de recherche réalisé annuellement dans le cadre de ce programme. Quelles tendances ressortent de ce palmarès ? Les Danois sont régulièrement classés en tête: 1ers en 2016, 3èmes en 2018, alors que la France se trouve aux environs de la trentième place.

Ce classement est d’autant plus intéressant que les danois ont une sorte de recette du bonheur, qu’ils nomment Hygge (prononcez Hugueu) et qui est une des pratiques candidates pour venir compléter la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Qu’est-ce donc que le Hygge ? il semble que ce mot ne soit pas traduisible dans notre langue, et que la meilleure approximation soit cocooning. Le mot date du début du XIXe siècle. Il provient d’un terme norvégien qui signifie “bien-être”. Le hygge est donc un art du bien-être à la danoise, que l’on pourrait aussi nommer art de vivre.

Que faut-il pour passer un moment hygge ? Les Danois accordent une importance particulière à l’éclairage et aux ambiances lumineuses soignées. Les lumières artificielles sont éteintes et remplacées par des bougies le temps d’un dîner par exemple. Cela contribue à la création d’une ambiance chaleureuse, douce et propice au bien-être. Les Danois fuient les néons, les LED et autres ampoules éblouissantes, et recherchent au contraire la douceur. Ils sont d’ailleurs experts dans la création de luminaires qui diffusent la lumière de manière tamisée, comme les célèbres lampes PH ou Klint et sont les plus gros consommateurs de bougies du monde.

Source photo : Reshot

Le hygge nécessite donc d’allumer des bougies, mais surtout de ralentir quelques instants le rythme de nos vies en prenant le temps de se déconnecter, d’enfiler des grosses chaussettes douces, un pantalon confortable, un grand pull, de préparer des pâtisseries ou des bonbons et un verre de vin ou une tasse de boisson chaude – les danois sont aussi parmi les plus gros consommateurs de café du monde. On s’installe alors, seul ou à plusieurs, dans un coin hygge, un endroit dans la maison spécialement aménagé et décoré afin d’être propice à ce temps calme, à l’écoute de soi-même et des autres. Le foyer n’est cependant pas le seul endroit qui convienne au hygge : tous les endroits aménagés et décorés afin d’être accueillants, chaleureux, conviviaux sont susceptibles de créer ces moments d’intimité, que l’on passe seul ou avec ses proches et pendant lesquels on se détend et on prend soin de soi-même et des autres.

Plusieurs livres sont sortis récemment sur le sujet du hygge [1]. Pourquoi cette pratique danoise fait-elle le buzz actuellement ? Aurions-nous perdu un certain art de vivre que nous possédions ? pour répondre à cette question, regardons comment la modernité a été caractérisée par certains penseurs. Paul Valéry la voit comme « une intoxication. Il nous faut augmenter la dose, ou changer de poison. Telle est la loi. De plus en plus avancé, de plus en plus intense, de plus en plus grand, de plus en plus vite et toujours plus neuf, telles sont ses exigences, qui correspondent nécessairement à quelque endurcissement de la sensibilité. Nous avons besoin, pour nous sentir vivre, d’une intensité croissante des agents physiques et de perpétuelle diversion » [2]. Cette phrase, écrite en 1960, sonne toujours juste en ce début de XXIème siècle. Face à cette frénésie moderne, les pratiques qui permettent de retrouver une attention à la routine du quotidien, pourtant ni intense ni neuve, et un recentrage sur le temps présent, sur soi-même et ses proches sont intéressantes. Le hygge fait également écho à la pratique des exercices spirituels, recommandée par de nombreux philosophes par le passé, qui exhortaient les humains à réinvestir le temps présent, seul temps réel de la vie, par des exercices de concentration sur le présent vécu dans l’instant, permettant de vivre intensément chaque moment de l’existence sans se laisser distraire par le poids du passé ou l’incertitude de l’avenir. En effet, le passé ne me concerne plus et le futur ne me concerne pas encore. Le célèbre carpe diem, locution latine extraite d’un poème d’Horace, qui signifie « cueille le jour présent », est une prise de conscience de la vanité des désirs superflus qui, une fois satisfaits seront suivis par d’autres désirs, sans limites et sans apaisement possible. Comme les exercices spirituels, le hygge est l’art de créer des moments où le présent suffit à notre bonheur.

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Un verre de vin, quelques amis, un canapé confortable, une décoration chaleureuse et des bougies : l’ordonnance du hygge ne devrait pas être très difficile à suivre pour les Français. On s’y met ?

Par Anne-Laure Boursier, Nacarat

 

[1] : Par exemple : Le livre du Hygge de Meik Wiking, et Hygge de Louisa Thomasen
[2] : Paul Valéry, Degas, danse, dessin, in OEuvres, II, Gallimard (la Pléiade), 1960, p. 1221.

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