Les femmes dans la ville – Partie 1

En octobre 2016, la ville de Paris a édité, en collaboration avec des chercheurs des universités de Bordeaux et de Genève, un guide référentiel Genre et Espace public [1]. Pourquoi un tel guide ? Dans son édito, l’ouvrage indique : « L’espace public est une construction avant tout masculine. Conçu et mis en œuvre par et pour des hommes, ses caractéristiques mêmes (configuration, degré d’éclairage, densité etc.) contribuent à définir et à transformer les relations qui s’y déploient ». Nous vous proposons d’explorer ce thème en deux temps…

Les « murs invisibles »

En France, tous les espaces sont a priori mixtes et leur fréquentation par des hommes et par des femmes est possible. Mais la légalité de la mixité des genres ne garantit pas, en pratique, le partage de l’espace urbain, notamment de l’espace public. Bien souvent des « murs invisibles » [2] décrits par les sociologues séparent les femmes des hommes dans la ville, favorisant l’apparition d’espaces anxiogènes pour les femmes et l’établissement implicite de territoires masculins.

Un exemple illustrera ces propos : « Un jour, la métropole de Rouen a fait réaliser une étude sur la fréquentation piétonne de ses ponts. L’étude pointait du doigt un fait surprenant : sur le pont Guillaume-le-Conquérant, qui relie les deux rives de la Seine, on ne croise presque que des hommes. Sur dix personnes marchant le long de cet axe qui relie les deux rives de la Seine, près de neuf sont de sexe masculin, et très majoritairement jeunes, […] Une vraie singularité, car les autres ponts du centre de Rouen sont aussi empruntés par des femmes, des enfants, des personnes âgées » [3]. Les responsables de l’aménagement ont cherché les raisons de cette fréquentation inégale : le pont est bordé de trottoirs étroits, peu pratiques pour les poussettes, le niveau sonore y est élevé. La circulation automobile sur sept files peut rendre la traversée désagréable et créer un sentiment d’insécurité. Certaines personnes, en majorité les femmes, préfèrent faire un détour, prendre les transports en commun ou leur voiture plutôt que d’effectuer une traversée à pieds pénible. En réalité, le vrai sujet est que ce pont n’est pas adapté pour les piétons, mais ce sont les femmes qui sont le plus sensibles à ce problème. Rouen n’est qu’un exemple parmi d‘autres.

Crédits photo : Reshot

Dans de nombreuses enquêtes sur l’occupation de l’espace urbain par les femmes, les « murs invisibles » clôturent les espaces de vie des enquêtées. Propres à chacune, ces limites changent au cours de la journée mais aussi tout au long de la vie. La chercheuse en géographie du genre Edith Maruejouls explique : « Cela montre que certains types d’aménagements tendent à légitimer des poches de masculin dans la ville, avec par exemple des conséquences sur le sentiment d’insécurité. Divers travaux de recherche ont montré que celui-ci était fortement lié à la non-mixité » [4]. En effet, il existe un lien entre les rapports sociaux et les rapports spatiaux. Au-delà du sentiment d’insécurité, les femmes sont effectivement les victimes de harcèlement, de violences et d’agressions sexuelles ou sexistes dans l’espace public. Cependant, ce n’est pas une fatalité comme l’affirme le guide référentiel de Paris : « l’urbanisme, l’aménagement urbain et les services publics doivent permettre d’y mettre fin tout en portant une autre vision faite de mixité, d’accessibilité et de participation de tou-te-s ». Comment l’aménagement urbain peut-il jouer un rôle ?

Si les choix urbains doivent répondre à l‘exigence d’égalité, impliquons les femmes : la parité hommes – femmes doit être établie dans les lieux de décision de l’aménagement urbain et l’argent public doit être investi pour le bien-être des hommes et des femmes. Or aujourd’hui ce n’est absolument pas le cas. Dans sa thèse de doctorat [5], Edith Maruejouls a analysé comparativement la fréquentation des espaces et équipements de loisirs des jeunes dans trois agglomérations de la région bordelaise. Elle établit différents constats, notamment l’invisibilité des filles dans les lieux publics à partir d’un certain âge : dès l’entrée en sixième, les filles disparaissent des équipements et espaces publics destinés aux loisirs des jeunes. En grandissant, les garçons investissent les espaces publics et les filles disparaissent de ces espaces pour occuper la sphère privée.

Source photo : Reshot

Le Droit à la ville

Ce qui est en jeu ici, c’est le droit à la ville. Or le droit à la ville est un droit essentiel pour la citoyenneté et l’égalité. Il est défini dans le guide référentiel de la mairie de Paris, comme « la capacité à participer activement, c’est-à-dire faire valoir son point de vue et ses besoins concernant le cadre urbain [et comme la capacité à] circuler librement, c’est-à-dire pouvoir être dehors, en toute sécurité, partout dans la ville, de jour comme de nuit, pour se promener ou pour des raisons utilitaires ». Ce droit à la ville est donc aussi un droit à vivre ensemble harmonieusement et à se sentir bien en ville. « Porter l’égalité partout c’est porter la vision d’une société meilleure » [6], peut-on lire dans le guide. C’est aussi porter l’idée d’une égale liberté dans la ville, à laquelle toutes et tous nous avons droit.

Par Anne-Laure Boursier, Nacarat

 

[1] : A télécharger sur https://api-site.paris.fr/images/85756
[2] : Di Méo Guy, Les murs invisibles, femmes et géographie sociale, Paris, Armand Colin, coll. Recherche, 2011, 344p
[3] : Disponible en ligne sur : https://lemde.fr/2Lp2955
[4] : Ibid Le monde
[5] : Edith Maruejouls, Mixité, égalité et genre dans les espaces du loisir des jeunes, https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01131575/document
[6] : Edito du Guide référentiel Genre et espaces publics de la ville de Paris

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