Quelles ambiances dans nos quartiers ?

L’ambiance est en train de devenir l’un des enjeux de l’aménagement urbain et du bien-être en ville. Mais comment définir et objectiver l’ambiance ? Ne s’agit-il pas au contraire d’une notion subjective ? Parler d’ambiance en effet, c’est avoir une approche sensible et pragmatique de la ville. On peut penser que cela dépend de chacun, sans qu’il soit possible de déceler quoi que ce soit qui fasse l’unanimité.

Pourtant, c’est bien l’échec d’un certain urbanisme, l’absence d’ambiance – ou d’âme – de certains quartiers de la ville qui nous amène à nous poser ces questions : Qu’est-il arrivé à nos villes ? Ce constat, nous ne sommes pas seuls à le faire. Si nous n’arrivons pas à définir la notion d’ambiance, trop subjective, la mauvaise ambiance, le quartier froid, voire « mortel », eux, semblent bien faire l’objet d’un assentiment partagé, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas du tout de quartiers réussis procurant du bien-être à ses habitants. Face à ce consensus relatif sur ce qu’est un quartier sans ambiance, il semble donc utile de s’intéresser aux travaux sur les échecs de la ville moderne.

La ville moderne est productrice de non – lieux

La première analyse qui nous intéresse est celle du sociologue Marc Augé. Dans son ouvrage Non-lieux, il différencie le non-lieu du lieu anthropologique : « Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu. L’hypothèse ici défendue est que la surmodernité est productrice de non-lieux » [1], d’espaces qui ne sont pas des lieux anthropologiques. Il s’agit des espaces nécessaires à la circulation accélérée des personnes et des biens, mais aussi des bureaux : génériques, déshumanisés et impersonnels, sans passé, sans charge affective, sans identité, sans lien avec la ville. Anonyme dans le non-lieu, l’utilisateur entretient une relation contractuelle avec lui, matérialisée par la carte de paiement ou le contrat de travail. Ces non-lieux sont le contraire d’une maison. Lieux de passage où tout est fait pour éviter la rencontre, ce sont des échangeurs et non des carrefours. Sans ambiance, ils ne permettent ni épanouissement ni bien-être. On ne peut pas habiter un non-lieu.

Crédits photo : Reshot

A l’heure où les travaux des neurosciences proposent une alternative au dualisme cartésien, plus à même de modéliser notre rapport au monde, dans laquelle nos catégories conceptuelles ne sont pas dissociables de notre activité sensori-motrice, c’est bien la relation entre l’espace et le corps qui doit être le souci des acteurs de la ville. Le corps sensible pense et bouge dans la ville et génère ainsi une représentation de l’espace qui induit à son tour mouvements, pensées et sentiments. La position et le mouvement du corps humain changent la manière dont la personne évalue les objets et l’espace. Quand Rem Koolhaas, constate, dans Junkspace [2], un triple effacement des repères majeurs que sont le sol, l’horizon et la perspective, cela se produit donc aussi bien dans la réalité de l’architecture que dans celle de nos consciences et cela impacte aussi nos gestes, nos sentiments et nos trajets.

L’espace urbain est remplacé par le Junkspace

La notion de junkspace a été créée par Koolhaas par renversement de spacejunk, mot désignant les débris de matériel spatial gravitant autour de la planète. Mais junk qualifie aussi les mails indésirables et signifie « bric-à-brac ». Koolhaas considère donc que « ce que la modernisation a construit ce n’est pas l’architecture moderne mais le junkspace » [3], débris désordonné d’architecture, qui se caractérise comme étant « le fascisme moins le dictateur ». En effet, « notre souci des masses nous a rendus aveugles à l’architecture des Gens ». Le junkspace rejoint ici le non-lieu, qui brasse des foules anonymes et est une injonction à suivre certains trajets et à adopter certaines attitudes. Quelle ambiance se dégage alors ? Une ambiance neutre, fade ou terne : une absence d’ambiance.

La critique de Koolhaas se poursuit, véhémente : Le Junkspace est « le produit de la rencontre de l’escalator et de la climatisation, conçu dans un incubateur en placoplâtre ». « Il favorise la désorientation par n’importe quel moyen (miroir, surfaces lisses) ». C’est sur une dynamique de l’oubli que les choses sont pensées. A cela s’ajoute une « oxymorisation » généralisée, où il ne s’agit pas seulement de faire fonctionner ensemble des éléments qui se contredisent, il s’agit aussi d’une duplication du monde où l’authentique est remplacé par la copie, que ce soit le faux restaurant chinois ou l’imitation de la nature dans les espaces verts : « le pittoresque est désormais extrait de l’homogénéisé, le singulier libéré du standardisé. » (op. cit., p. 89)

Mais la ville moderne est également caractérisée selon Koolhaas par la Bigness : des dimensions monstrueuses sans rapport avec l‘échelle humaine. La Bigness n’a plus besoin de la ville. « Elle tient lieu de ville » [4], coexiste avec la ville mais n’en propose pas une nouvelle conception. Elle évacue les habitants de la rue : ils sont dans les voitures et à l’intérieur du bâti aseptisé et climatisé. La place publique, lieu de vie collective, est remplacée par l’espace public, où rien de collectif ne se produit.

Crédits photo : Reshot

Ce phénomène a lieu dans tous les grands centres urbains et donne naissance à la ville générique, selon Koolhaas. Les villes convergent vers le même modèle, perdent leur identité, notamment parce qu’elles sont toutes des vitrines de la société de consommation. Elles concentrent l’ensemble des marchandises disponibles à l’échelle de la planète, et sont reliées au réseau mondial des géants urbains par des dispositifs tels que les aéroports, qui d’ailleurs se ressemblent tous. Il n’y a plus de différence entre ici ou ailleurs. Il n’y a plus que cette ambiance fade et terne. Or c’est aussi une caractéristique des non-lieux de Marc Augé. Ces notions cherchent donc à conceptualiser des idées similaires, dont il faut extraire la substance commune afin de comprendre ce qui fait l’ambiance et l’âme d’un quartier.

Non-lieux, Junk, bigness et générique : le constat est sévère et il faut le pondérer. Mais avec ces concepts, Koolhaas et Augé nous proposent aussi des pistes pour comprendre ce qui crée du mal être en ville et permettent de réfléchir aux solutions, pour bâtir des quartiers générant du bien-être. Que nous disent ces concepts ? Qu’il faut faire des villes à la mesure de l’humain, leur donner une cohérence en reliant les quartiers à la ville, créer du lien social dans les rues et sur les places, conserver les traces du passé et faire vivre l’identité propre de la ville : tout un programme pour une ville dont les habitants seront heureux. Nous essaierons d’en produire des exemples dans nos prochains articles.

Par Anne-Laure Boursier, Nacarat

 

[1] : Marc Augé, Non-lieux : Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Éditions du Seuil, 1992, p 100

[2] : Rem Koolhaas, Junkspace, p 97-99

[3] : Rem Koolhaas, Junkspace, p 81

[4] : Rem Koolhaas, Junkspace, p 40

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *